dimanche, septembre 13, 2026

Explorer le futur avec CCEM: population, intelligence artificielle et impact du dérèglement climatique

 


1. Introduction

Cet été de canicule a été marqué par des feux de forêts dramatiques et inquiétants. Quoique l’augmentation de la sévérité puisse en partie s’expliquer par des conditions de température, sécheresse et de vent qui sont elles-mêmes impactées par le réchauffement climatique, nous sommes surpris. La brutalité de ces conséquences est difficile à prévoir même si certaines causes le sont. Nous sommes renvoyés au besoin crucial d’adaptation au réchauffement, un sujet que j’ai évoqué de multiples fois, par exemple autour de l’excellent livre « Survivre à la chaleur – Adaptons-nous ». Il est néanmoins frappant de voir subsister des discours culpabilisants sur l’absence de réduction des émissions de gaz à effets de serre (discours qui se justifient par ailleurs), qui sont hors sujet ici (ce n’est pas parce que « nous » n’avons pas fait assez d’efforts depuis 20 ans que le CO2 s’accumule, sauf à parler d’un « nous » qui désigne l’humanité toute entière). Au contraire, on voit se dessiner une boucle systémique cruelle : une mauvaise compréhension des causes et des effets a conduit nos gouvernements de ces dernières années à des politiques énergétiques désastreuses, conduisant à une perte de compétitivité, qui mène à un déclin économique, qui restreint considérablement ce que nous devrions faire en termes d’adaptation (qu’il s’agisse des feux ou de la canicule elle-même).

Fin Juin, certains ont eu le plaisir de pouvoir écouter Jean-Marc Jancovici lors d’une interview par X, intitulé « Canicule, IA, détroit d’Ormuz : le regard amer de Jean-Marc Jancovici ». Si vous ne l’avez pas vu, je vous le recommande chaleureusement ; je vais emprunter quelques idées mais de façon très partielle par rapport à un contenu fort riche (et vraiment remarquable). Une des idées clés est que le choc énergétique a commencé en Europe il y a presque 20 ans, avec la diminution de la production propre des énergies fossiles, puis nucléaires. Cette baisse de l’abondance de l’énergie a entraîné mécaniquement une contraction de l’économie en Europe, puis une baisse du pouvoir d’achat (très visible dans la modélisation CCEM mais devenue surtout un sujet d’importance politique), qui conduit à son tour au « social unrest » et à la montée des populismes. On retrouve ici une idée clé que CCEM a empruntée depuis longtemps à Jancovici : la raréfaction de l’énergie disponible étrangle l’économie (par exemple, en réduisant le volume de transports rentables), au-delà de ce que l’on peut voir dans les prix, puisque cette asphyxie réduit à son tour la demande (effaçant partiellement la hausse de prix). Jancovici souligne également la « boucle cruelle » évoquée plus haut : si l’on se trompe de trajectoire de politique énergétique, on n’a plus les moyens de s’adapter, donc il faut bien décarboner notre énergie puisque l’Europe n’a quasiment pas d’énergie fossile adaptée à ses besoins, mais il faut le faire avec soin.

Au même moment, le débat sur l’impact de l’IA (intelligence artificielle) sur le marché de l’emploi et l’économie continue de faire rage, alimenté par les déclarations tonitruantes des acteurs qui ont investi pas loin de mille milliards de dollars, et qui ont un véritable besoin que leur rêve se transforme en réalité. Il n’y a d’ailleurs aucun doute sur les capacités phénoménales de l’IA en tant qu’outil, la question que se pose le citoyen est de savoir si cette IA va l’augmenter ou le remplacer. J’ai déjà abordé ce sujet ailleurs et la réponse n’est pas binaire, c’est un peu des deux suivant le domaine d’activité et la satisfaction présente du besoin initial. C’est aussi une réponse politique car elle impacte fortement à la fois l’économie et le moral des citoyens. Dans l’approche CCEM que je vais décrire plus loin, cet impact est extrêmement fort pour des pays tels que la Chine, qui voit s’annoncer une crise démographique sans précédent. Dans ce cas l’automatisation via les robots et l’IA est une nécessité, mais elle va causer une double vague d’insatisfaction : comment gérer le « droit à l’utilité »  que j’ai évoqué dans plusieurs billets (en l’empruntant à Pierre-Noël Giraud) et comment maîtriser l’amplification encore plus menaçante des inégalités qui se nourrit  du développement des monopoles de la tech ? Ce double dilemme est très bien évoqué par « Hello Future ! The World in 2035 » de Langdon Morris, que j’ai résumé précédemment.

On peut donc formuler une question : « quelle est la transition la plus disruptive, d’ici la fin de ce 21e siècle, entre la transition démographique, la transition écologique et la transition de l’intelligence artificielle ? ».  Le thème de ce billet est de vous présenter l’approche de la dynamique des systèmes, au travers de CCEM v9, pour aider à appréhender ces questions. Soyons clairs, je n’ai aucune idée de la réponse à la question précédente, mais l’enrichissement de CCEM en termes de population (et de son vieillissement), d’économie (et de l’impact de l’intelligence artificielle) et de transition énergétique permet des expériences de pensée intéressantes. Rappelons ici deux choses : un modèle de dynamique des systèmes n’est pas un outil de prévision, mais un outil pour explorer les conséquences des hypothèses que vous tenez pour vraies ; CCEM  signifie « coupling coarse earth models ». Les lecteurs de ce blog savent que CCEM évolue en continu depuis plusieurs années et le chemin est loin d’être terminé, mais le choc démographique qui arrive à l’échelle du 21e siècle est exceptionnel, et la version 9 de CCEM permet d’en examiner certaines facettes.

Ce billet est organisé comme suit. La section 2 porte sur la modélisation de la population mondiale, en reprenant les cinq blocs de CCEM (US, EU, Chine, Inde et « Reste du Monde »). Avec une modélisation simple des cohortes, on peut représenter des boucles d’interaction entre le réchauffement et la population et entre la population active et l’économie. La section 3 s’intéresse à la modélisation des économies des cinq blocs, en combinant un modèle classique avec des intuitions plus modernes autour de la puissance des écosystèmes « tech et innovation » et du concept de destruction créatrice, augmenté d’une forte dépendance à l’énergie et des impacts du réchauffement sur les hommes comme sur les actifs. Nous introduisons alors le concept de remplacement par l’IA dans ce modèle, capable d’atténuer les impacts démographiques. La section 4 traite de la transition énergétique et de certains ajustements apportés dans CCEM v9. Je vais essayer de rester bref, donc le détail du nouveau modèle est disponible ailleurs. La section 5 présente quelques résultats de simulation que vous pourrez reproduire vous-même avec G2WS, l’implémentation de CCEM disponible en ligne. L’intérêt d’une approche dynamique des systèmes n’est pas de produire des trajectoires statiques (la seule chose que je puisse montrer ici) mais de ressentir les couplages en « jouant » avec les hypothèses. La conclusion sera l’occasion de partager quelques enseignements, que mon expérience de simulation avec G2WS m’a conduit à formuler.


2. Population 


CCEM tient compte de la population mondiale estimée depuis longtemps, c’est un des KNUs (Key Known Unknown) du modèle, pour lequel j’utilise les prévisions de IIASA. Depuis la version précédente, il y a une boucle de rétroaction du réchauffement vers l’évolution de la population, mais jusqu’ici, je n’avais pas considéré le vieillissement de la population. L’illustration qui suit vous donne un aperçu de ce qui arrive d’ici 2100. Ce ne sont que des prévisions, mais les prévisions de démographes sont moins fausses que celles des économistes. Le vieillissement de la population est spectaculaire sur l’ensemble du globe, mais encore plus en Chine et en Inde. Si l’on combine la baisse de la population en Chine avec le vieillissement, la baisse de la population active est spectaculaire, du niveau de l’effondrement en Angleterre au 14e siècle à cause de la peste. Même si je ne partage pas ses opinions sur les liens entre démographie et réchauffement climatique, je vous recommande le livre de Thibault Prebay, « Démographie – La bombe tranquille » car il commence par une analyse précise et spectaculaire de ce que les prévisions des démographes nous disent, et sur le couplage avec l’évolution de l’économie.     



CCEM v9 enrichit la composante démographique du modèle en introduisant une représentation explicite du vieillissement de la population. CCEM  v9 distingue désormais trois classes d’âge : les jeunes de moins de 20 ans, la population active et les seniors de plus de 60 ans. À partir de prévisions exogènes des taux de mortalité pour chaque zone, le modèle reconstruit de manière cohérente l’évolution des taux de natalité ainsi que celle de ces trois catégories. Cette approche fournit une représentation volontairement agrégée, mais utile d’un point de vue systémique, du vieillissement et, surtout pour le modèle économique, de l’évolution de la part de la population active. La figure suivante représente l’ensemble du modèle de population utilisé par CCEM sous forme d’un schéma « Dynamique des systèmes ».

Les formules utilisées pour le calcul différentiel de l’évolution des trois groupes (jeunes, actifs, vieux) sont approximatives, mais calibrées pour retrouver de façon satisfaisante (à quelques pourcents près) les prévisions de la première figure. L’intérêt de ce modèle SD (par opposition à faire de l’évolution des âges un autre KNU), c’est qu’il est couplé avec d’autres variables du modèle. Sous des hypothèses « moyennes », on retrouve le calibrage d’origine, mais le réchauffement produit un effet sur l’évolution de la population.

 

3. Économie



Le sous-modèle M4, qui gouverne l’évolution de l’économie, et en particulier celle du PIB, a évolué constamment. Dans la version précédente (v8), nous avions fait évoluer le modèle pour pouvoir le calibrer à la fois depuis 2010 et depuis 1980, ce qui avait conduit à introduire la notion de «
decay / délabrement », l’idée que les actifs se délitent avec le temps (une idée clé du modèle World3 de « The Limits To Growth »). CCEM est basé sur la distinction entre deux trajectoires :
 

  • Le PIB « maximal théorique », appelé « maxOutput », qui correspond à l’évolution prévue en fonction des évolutions des investissements et de la population ;
  • Le PIB contraint, qui tient compte de deux limites : l’énergie qui devient plus rare et les dommages liés au réchauffement climatique.

Le PIB « théorique » est lui-même obtenu en fonction de deux composantes, en suivant un cadre général qui s’inspire du modèle de croissance de Solow :

  • La valeur produite par les actifs disponibles, modulo la désintégration continue. Cette valeur dépend également de la population active (modèle de Solow) mais avec la possibilité de moduler cette influence si l’on fait l’hypothèse du remplacement de la force de travail par des robots ou par l’IA (ce qui est nouveau en v9).
  • La génération de nouveaux actifs à partir des investissements. La formule clé est celle du « retour sur investissement », dont l’objectif est de rester simple (suivant l’objectif SD de faire un modèle « from first principles ») mais qui puisse reproduire la réalité passée de façon grossière. CCEM introduit des facteurs connus : la compétitivité du coût du travail et le poids des dépenses sociales, ce qui reste à expliquer est un facteur KNU (inconnu connu) qui représente l’efficacité du bloc géographique du point de vue de l’utilisation de la technologie et l’efficacité de l’écosystème d’innovation. Il se trouve que la nécessité de ce facteur, et l’analyse de ce qu’il représente, sont superbement expliquées dans le livre « Le Pouvoir de la destruction créatrice », écrit par Philippe Aghion, Céline Antonin et Simon Bunel.

Il y a un double couplage entre le résultat du modèle précédent (population active) et M4 : un facteur de productivité existe, qui peut évoluer selon l’inconfort (la variable pain du modèle), et le facteur précédemment évoqué permet de moduler l’impact du déclin de la population active sous hypothèse de remplacement par l’IA. La figure suivante représente la modélisation de M4 du point de vue de la dynamique des systèmes. Le haut de la figure représente la composition du « PIB théorique » tandis que les deux bulles du bas représentent l’impact négatif du manque d’énergie et des dommages causés par le réchauffement climatique. Un couplage qui n’est pas représenté sur cette illustration mais qui est clé concerne l’influence de « pain » sur « labor productivity ». Bien que très grossier, ce couplage permet de représenter le « social unrest » dont parle Jancovici, sous toutes ses formes : absentéisme, grèves, émeutes, etc. Le mécanisme est général puisque la variable pain est fonction des manques (énergie), de la faible performance économique et de l’intensité du réchauffement climatique.

 

Le facteur KNU « Tech & Efficiency » est calibré à partir des données. La figure suivante donne la comparaison par zone géographique, et son évolution entre 2010 et 2020. L’existence de ce KNU de calibration est une facilité (elle permet de reproduire des phénomènes comme la stagnation/récession de l’Europe de 2010 à 2020, ou la baisse continue de la croissance de la Chine, qui se poursuit jusque 2025), l’objectif d’un bon modèle est de réduire la part de cette calibration exogène. La modélisation M4 est donc loin d’être terminée puisqu’il serait intéressant d’extraire de nouveaux facteurs de l’analyse de Philippe Aghion et ses co-auteurs.

 

Parmi les variables dont parle Aghion, il y a bien sûr le taux de dépense en R&D qui semble un facteur pour expliquer le graphe plus haut. C’est aussi l’avis de Antonin Bergeaud dans son excellent livre « La Prospérité retrouvée : Les leviers de la croissance au XXIe siècle », sur lequel je reviendrai dans un prochain billet : « L’un des premiers symptômes du décrochage européen se lit dans les chiffres de la recherche et développement. Aujourd’hui, l’Union européenne dans son ensemble – les États et les entreprises – consacre environ 2 % de son produit intérieur brut à la recherche et développement (R&D), un niveau stable depuis près de vingt ans ».

 

Le fait de pouvoir obtenir des trajectoires réalistes de PIB depuis 1980 ou 2010, une fois débarrassé de l’influence perturbatrice de l’inflation (tous les chiffres de CCEM sont calculés en « dollars constants de 2010 »), n’est pas une mince affaire. Pour l’illustrer, je vous renvoie à l’intéressant rapport du BCG intitulé « Beyond Tomorrow : Four Scenarios for the World in 2050 ». Je vous encourage à le lire, car l’analyse qualitative des 4 scénarios est instructive, mais j’ai des réserves sur l’aspect quantitatif. Les chiffres sur l’évolution du PIB (en dollars constants) sont très élevés, à la fois pour le futur et pour le passé (ce qui est plus ennuyeux). Je vous encourage à poser la question suivante à votre LLM favori: « Can you give me a clean estimate of real GDP growth, from 1990 to 2020, for the world, including the CAGR with inflation, the inflation ratio from 1990 to 2020, and the CAGR without inflation? ». Les réponses que j’obtiens varient entre 2.57% pour GPT et 2.8% pour Opus ou Gemini. La variation s’explique par les différentes références pour l’inflation, mais dans tous les cas on est loin des 3.2% (valeur moyenne 1990-2020, page 6 du rapport BCG). CCEM, comme ChatGPT, utilise une valeur de référence de l’inflation différente de celle de la World Bank utilisée par Opus et Claude. Puisque tous les chiffres sont traduits en dollars (avec une évidente perte de précision à cause des taux de change), utiliser l’inflation américaine sur les produits (CPI) est logique, ce qui conduit au chiffre bas de la fourchette : 2.5% sur 1990-2025.  J’ai une deuxième réserve, fondée sur ma propre expérience de modélisation et prévision de PIB : il me semble important de raisonner par zone (le passage d’une zone mondiale à la décomposition US/Chine/EU/Inde/RestOfWorld a profondément modifié la modélisation et les résultats de CCEM). J’apprécie que le rapport BCG soit fondé sur un découpage avec les 5 mêmes blocs, mais j’ai du mal à croire à une prévision de 5% de croissance (hors inflation) sur le PIB mondial, même dans un scénario poussé par les progrès de l’IA. Si vous lisez le rapport, méfiez-vous des chiffres de « world trade » qui utilisent une méthodologie discutable consistant à compter deux fois les flux, en importation et exportation.



4. Énergie 

Dans CCEM v9, le modèle de transition énergétique est enrichi selon trois dimensions complémentaires. Tout d’abord, CCEM réintroduit une sensibilité de la vitesse de transition aux prix de l’énergie : la transition reste pilotée par les politiques propres à chaque zone, comme dans les versions récentes, mais le rythme effectif des substitutions peut désormais aussi dépendre du niveau des prix. Ensuite, la contrainte physique sur le taux maximal de croissance des capacités d’énergie propre (maxGrowth) a été recalibrée à partir de données récentes de l’IRENA, avec en parallèle la correction d’un problème dans la manière dont cette contrainte était appliquée aux différentes zones dans v8. Ce paramètre constitue un « Known Unknown » particulièrement important, car les scénarios de type net-zero reposent implicitement sur l’hypothèse d’une accélération très forte du déploiement des énergies propres par rapport à celle observée récemment. Enfin, v9 rend plus explicite l’incertitude sur les ressources fossiles en distinguant les réserves actuellement connues des ressources susceptibles d’être découvertes dans le futur : là où les premières versions de CCEM utilisaient essentiellement les réserves prouvées, et où v8 s’appuyait au contraire sur un total « prouvé + futur », v9 retient par défaut une hypothèse intermédiaire, tout en permettant dans G2WS d’explorer l’ensemble de l’intervalle. Ces évolutions prolongent les apports de v7 sur les gains d’efficacité associés aux substitutions énergétiques et ceux de v8 sur les matrices de transition sectorielles, en rendant le modèle progressivement plus explicite sur les contraintes physiques, technologiques et économiques de la transition.
Pour apprécier la suite de la discussion, il est utile de rappeler deux ordres de grandeur :

  • La production d’énergie renouvelable (solaire, éolien, hydraulique), selon IRENA, est passée de 4,1PWh en 2010, à 7,6PWh en 2020 et à environ 10PWh en 2025.
  • L’électrification de l’énergie, si on la définit simplement comme le ratio d’énergie électrique produite sur la production d’énergie primaire, est un paramètre clé très bien suivi par les électriciens et qui évolue lentement mais sûrement : 9,6% en 1980, 13,4% en 2000, 17,8% en 2025.

J’ai déjà utilisé ces ordres de grandeur dans des billets précédents ; ils permettent de lire certaines propositions avec un peu de prudence. Dans le rapport « climate change 2023 » du GIEC, on lisait que « solar and wind mitigation » pourraient permettre d’économiser 8Gt de CO2 d’ici 2030, soit 2.6Gtoe = 30 PWh. Je vous laisse juge de la vraisemblance de cette prévision.

Je vais revenir brièvement sur le rapport du BCG mentionné plus haut et sur deux de ses scénarios : le scénario 1 « AI Abundance » dans lequel le PIB augmente de 5% avec une consommation énergétique à 45% d’énergie fossile et 55% d’énergie propre, et un taux de 85% d’électricité décarboné ; et le scénario 2 « Climate Coalition » dans lequel le PIB augmente de 2.5%, avec une énergie à 35% d’énergie fossile / 65% de propre et une électricité décarbonée à 92%. Comme le document ne donne pas les valeurs de production d’énergie, je les ai évaluées à partir de la courbe de dématérialisation du PIB, pour pouvoir obtenir les deux KPI précédemment évoqués : le taux d’électrification des usages en 2050 et le nombre de PWh « clean » ajoutés de 2025 à 2050. Je vous épargne les détails ; dans le premier scénario, pour 189 PWh annuels en 2050, on obtient 65% d’électrification et 87PWh de nouvelle électricité décarbonée ; pour le second scénario, c’est 140 PWh (niveau de 2010) correspondant à 70% d’électrification des usages et 70 PWh de nouvelle électricité propre installée. Ceci conduit à deux remarques :

  • Ces scénarios ne respectent pas les contraintes physiques du déploiement des capacité renouvelables (la production n’est pas le goulot d’étranglement), ni surtout la viscosité du déplacement des usages, de l’énergie fossile vers l’électricité. Je ferais d’ailleurs le même commentaire pour le scénario de décarbonation évoqué par Jean-Marc Jancovici dans son interview ...
  • La seule façon d’obtenir de tels taux d’électrification en 2050 est de faire réduire le PIB, en renonçant à des usages fossiles. On peut l’imaginer pour des « dictatures vertes » en Europe, mais sûrement pas pour le monde dans son ensemble.

Cela n’enlève pas l’intérêt de l’analyse prospective proposée par le BCG avec ses 4 scénarios, mais cela montre l’intérêt d’une approche SD avec un calibrage soigneux des ordres de grandeur. Je vais conclure avec une anecdote amusante : il y a tellement de rapports faux sur le Web que nos LLMs se trompent très souvent sur les questions énergétiques. Il est alors savoureux de leur faire refaire les calculs étape par étape, jusqu’à ce qu’ils admettent « vous avez raison, je m’étais lourdement trompé dans mon évaluation ».


5. G2WS : Résultats et Simulateur 

Dans cette 5e section, je vais commenter quelques résultats de simulation. J’utilise ici le simulateur G2WS accessible à tous. Une fois de plus, répétons que quelques images ne peuvent pas reproduire la richesse du modèle dynamique qui permet d’explorer les dépendances entre les différents paramètres. La figure suivante décrit le « scénario médian » (lorsque les curseurs de G2WS sont à la moitié, ce qui signifie la valeur la plus naturelle suite au data mining de calibration, ce qui ne veut pas dire « probable » ou « meilleure approximation », puisque beaucoup de ces paramètres sont des KNUs). Les résultats se caractérisent par:

  • Une consommation d’énergie qui augmente jusqu’en 2060, pour revenir ensuite au niveau de 2010. Le « peak Oil » est un long plateau de 2030 à 2060. Le taux d’électrification augmente doucement jusqu’à 35% (voir plus loin selon les hypothèses de transition énergétique).
  • Une économie qui souffre du manque d’énergie, du choc démographique et des dommages climatiques. En dollars constants, on passe de $67T en 2010 à 160 en 2100, mais surtout avec un début de repli. Par rapport aux versions précédentes de CCEM, le poids des réserves fossiles, la lenteur de l’électrification et la baisse démographique se font sentir.
  • Des émissions qui mettent beaucoup de temps à trouver une trajectoire décroissante (plateau de 2040 à 2070). Le CO2 passe de 415 ppm à 620 à la fin du 21e siècle, pour une température de 16.9C.


La partie la plus intéressante d’une simulation « dynamique des systèmes » est d’observer les sensibilités. Sans surprise, la trajectoire globale est très dépendante de la quantité de réserves fossiles. Jean-Marc Jancovici parle des réserves comme « un placard de taille inconnue que l’on vide », mais le prix d’extraction est lui aussi inconnu. La figure suivante contraste, dans sa partie gauche, les réserves fossiles connues en 2025 (avec l’incertitude qui existe déjà sur le premier chiffre) et les réserves estimées en ajoutant les futures découvertes (bien sûr, l’incertitude augmente). La partie droite montre les deux scénarios : les réserves sûres et les réserves « prévues ». On voit que cela change tout : le profil de consommation, le PIB, les émissions et donc le réchauffement.



L’illustration suivante reproduit une investigation de la capacité à augmenter les énergies renouvelables. La première illustration à gauche consiste à augmenter les limites de production d’énergie renouvelable (production et déploiement). On voit qu’il ne se passe rien du point de vue du profil énergétique : il ressemble au scénario médian. Le goulot d’étranglement est ailleurs, l’illustration du milieu représente ce qui se passe si le monde conduit une politique énergique de transition énergétique du point de vue des usages, c’est-à-dire une politique d’électrification agressive. On voit un premier changement plus significatif. Ce levier est un levier « politique » qui décrit la volonté des pays f’effectuer cette (couteuse) transition. Les limites physiques, telles qu’énoncées par Vaclav Smil, sont un KNU de CCEM. L’illustration de droite représente ce qu’on obtient en déplaçant ce KNU avec un curseur, si l’on pense que l’électrification peut s’accélérer de façon significative. Dans ce cas, on obtient un profil plus décarboné avec une électrification à 50%, un PIB plus haut parce que la tension sur les énergies fossiles se fait moins sentir, et une réduction (modeste) des émissions de CO2.

 

La dernière illustration qui suit montre l’impact de l’utilisation de l’IA et des robots sur l’évolution du PIB. La colonne de gauche représente le monde, tandis que celle de droite est un zoom sur la Chine, qui est particulièrement exposée à la diminution de sa population active. La partie basse de la figure représente les résultats obtenus sans faire appel au remplacement (cela ne veut pas dire sans impact de l’IA, qui fait partie du « tech factor » qui accélère le RoI, mais sans impact sur les ressources humaines nécessaires à la conduite des activités). Dans cette partie basse, le GDP suit un modèle de croissance de Solow (human x capital) et l’absence de population active a un impact sensible. Dans chaque cas, la figure représente ce que nous avons expliqué dans la section 4 : La partie rouge est l’évolution du PIB réel, les couches colorées représentent les pertes de PIB (par rapport à un maximum théorique) dues aux dommages climatiques, au manque d’énergie abondante et bon marché et à la perte de productivité. On voit à la fois des pertes significatives (les dommages à 5% du PIB – ce qui est un des KNUs du modèle), mais pas d’effondrement non plus.         
La partie haute représente les résultats quand on laisse chaque pays déterminer sa politique de remplacement par l’IA (et robots).  Dans le cas de la Chine, la valeur optimale est 100%, ce qui signifie remplacer toute la partie de la population active qui a disparu suite à la transition démographique.

 

Je termine ici, mais il y beaucoup d’autres analyses de sensibilité qui sont intéressantes et significatives. Le facteur de dématérialisation de l’économie est un KNU qui change beaucoup (par construction) la quantité de valeur que l’on peut produire pour une quantité d’énergie donnée. Il n’en reste pas moins que l’évolution depuis 40 ans, évaluée en dollars constants, est lente et à la baisse (l’efficacité énergétique augmente, mais de moins en moins vite). Il est bien sûr tentant de jouer avec les paramètres qui gouvernent le retour sur investissement, et donc la croissance, mais on s’aperçoit qu’ils ont peu d’effet sur le réchauffement, qui est majoritairement déterminé par la production contrainte d’énergie fossile. Il est également possible de jouer avec les KNUs qui déterminent l’ampleur des dommages et l’efficacité des politiques d’adaptation. Dans un « scénario médian », les conséquences sont plutôt faibles en termes de PIB même si elles sont plus fortes en termes de souffrance (pain) des populations.  Avec cette nouvelle version de CCEM, il est possible d’explorer des boucles plus complexes de rétroaction du réchauffement, en tenant compte du « social unrest » et des conséquences démographiques, ce qui sera l’objet d’un prochain billet.

 

6. Conclusion politique 

Lorsqu’on joue avec les paramètres du modèle et que l’on étudie par l’exemple les sensibilités des « facteurs connus inconnus », on se forge progressivement des convictions. Par construction, il ne s’agit nullement de preuves, mais de raffinement de ses croyances et modèles mentaux. Je vais commencer par 4 idées relativement consensuelles en 2026, mais que la pratique de CCEM permettait de cerner beaucoup plus tôt :

  • Le réchauffement climatique est parti, et il dépend peu de nous (Européens, encore moins Français) d’ici 2050 (Je recite ici un excellent article, « Anticipating Climate Change Across the United States », par Adrien Bilal & Esteban Rossi-Hansberg, dont les premières pages font exactement cette constatation). Par ailleurs le « cône des émissions » (l’ensemble des trajectoires -cf. RCP – entre des bornes inférieures et supérieures plausibles) est plus fermé que ce qu’on disait il y a 5 ans : les scénarios à moins de +2°C, ou plus de +4°C, ont quasiment disparu. Les scénarios « net zero » pour 2050 apparaissent de plus en plus comme des fictions pour les enfants. Il y a de multiples « tipping points » qui peuvent amplifier les émissions mais, pour la plupart, les effets se situent sur des échelles de temps plus longues, pour les siècles à venir. Si le réchauffement au 21e siècle est « borné », ses effets restent très difficiles à prévoir, donc une forte prudence s’impose. Comme le remarque Jean-Marc Jancovici dans son entretien cité plus haut, on trouve très peu de références aux grêlons dans les prospectives « dommage » d’il y a dix ans, tandis que maintenant qu’ils ont atteint une taille spectaculaire, leurs impacts sur les immeubles et voitures se voient dans les comptes des assureurs.
  • Construire une stratégie de transition énergétique qui s’assure de la compétitivité du prix de l’énergie est essentiel pour la durabilité de l’économie. On retrouve ici, pêle-mêle, l’analyse de Jancovici citée en introduction, le rapport de Mario Draghi ou le livre d’Anne Lauvergeon.
  • L’économie européenne est « un mulet qu’il convient de ne pas trop charger ». L’ensemble des contraintes et régulations ajoutées depuis des décennies ont conduit à une perte de compétitivité, au sens du rapport Draghi (une fois de plus) ou de l’analyse de Philippe Aghion  (retrouvé empiriquement pendant la calibration de CCEM). Je vous recommande chaleureusement la conférence inaugurale de Philippe Aghion au Collège de France. Très profondément, il y a un manque d’humilité, voire d’arrogance, à penser que l’économie européenne peut rester compétitive avec le fardeau qu’on lui impose. Pour changer de référence, je vous renvoie à l’interview de Florent Ménégaux au Sénat en mars 2025.

 

Au-delà de ces constatations qui commencent à s’imposer, il est intéressant de dériver de l’exercice de simulation des convictions sur ce que devraient être les priorités de la France, en plus de la règle de bon sens qu’il faut arrêter de construire un modèle social à crédit.  Ce point sort du thème de ce billet, mais je vous renvoie au livre de Jean Peyrelevade, « La France : du populisme au chaos »,  dans lequel il énonce deux vérités incontournables, « La première est qu’on ne peut pas distribuer durablement des richesses qui n’ont pas été d’abord produites, sauf à les faire venir d’ailleurs (donc de les importer) et à les financer par de la dette. La seconde est que seules les entreprises sont productrices de valeurs marchandes, c’est-à-dire de richesses dont les prix sur le marché permettent de couvrir les coûts », avant d’ajouter « L’analyse est pourtant limpide. Notre appareil productif, surtaxé, n’est pas capable d’investir suffisamment pour empêcher notre taux de croissance de descendre en dessous de 1 % par an ".

  1. La première priorité climatique est l’adaptation. Les effets du réchauffement qui arrivent seront de plus en plus désagréables et ils vont toucher les Français, les communautés urbaines et les entreprises de façon très inégalitaire. La solidarité de la nation est indispensable.
  2. La deuxième priorité est d’appliquer une politique de transition énergétique tournée vers la décarbonation (parce que nous n’avons pas d’énergie fossile et qu’elle va manquer – cf. la section 5) sous contrainte de compétitivité des prix de l’énergie (je vous renvoie à l’excellente interview cité en introduction, ou au rapport de Mario Draghi, ou au livre d’Anne Lauvergeon)
  3. La troisième priorité est, pour la France comme pour l’Europe, de devenir un leader de l’électrification. Parce que nous le pouvons, en termes de ressources comme de talents (et nous avons des grandes entreprises leaders de ce domaine), et parce que c’est le futur de toute façon (ce que montrent encore plus les simulation CCEM jusque 2200). L’Europe peut prendre un leadership qui se transformera en avantage compétitif, sans invoquer un impératif moral d’initier de nouveaux chemins technologiques qui se diffuseront plus largement dans le monde lorsque les effets d’échelle se seront construits.
  4. Enfin, et uniquement en quatrième position, il faut continuer une politique de réduction des émissions, pour être un acteur crédible dans le jeu politique entre nations (cf. les COP et les accords de Paris). A l’échelle de la planète, il faut que le monde entame, puis accélère, sa décarbonation. La réduction des émissions de l’Europe est une petite contribution d’un point de vue pratique et physique, mais elle est importante d’un point de vue symbolique.


Pour terminer, il est intéressant de décliner cette pratique aux recommandations que je peux faire à une entreprise (étant donné que chaque entreprise est différente, il s’agit ici d’idées générales, et comme nous le dit Alain « les idées générales sont fausses. Ceci est une idée générale ») :

  • Les entreprises doivent décliner leurs plans d’adaptation, pour protéger les hommes et les femmes, ainsi que les ressources matérielles essentielles à leur activité

  • Elles doivent se préparer à l’augmentation des coûts de l’énergie sur le long terme, à la fois par la sobriété et l’efficience, et surtout par l’électrification de leurs usages (en espérant que le gouvernement ne décide pas de transférer son poids fiscal sur l’électricité).

  • Le choc démographique sera moins brutal en Europe qu’en Chine … parce qu’il a déjà commencé. Il suffit de regarder les prévisions du nombre d’élèves dans les lycées d’ici 2035 pour comprendre que recruter et conserver ses talents va être plus important que jamais dans les décennies qui viennent (la démographie est une science du long terme).

  • Enfin, il est essentiel de comprendre les marchés de demain (le pouvoir d’achat des Européens va baisser et la Chine va chercher des marchés pour les produits dont les clients ne sont pas des robots).

 

 

 




 

 

 

 

 

 

 


mardi, février 24, 2026

Transformation de la société et du travail par la révolution permanente de l’IA

 

 

1. Introduction

Même si l’irruption de l’IA générative nous a habitué à un rythme effréné de nouvelles, il se passe quelque chose de spectaculaire depuis quelques mois en ce qui concerne la capacité des modèles à analyser et à produire du code. Les réseaux sociaux bruissent de commentaires autour de Claude Code, Opus 4.6 et GPT 5.3. La qualité du code produit par ces modèles a fait un bond en avant en quelques mois et les capacités d’analyse sont devenues très impressionnantes (sans parler de la facilité d’utilisation apportée par Claude Code et les outils similaires). Vous pouvez par exemple lire « Something big is happening » de Matt Shumer. Je ne suis pas forcément d’accord sur sa « timeline » (qui diminue le passé et accentue le futur), mais je très en phase avec l’idée que la fin 2025 a marqué une rupture. Pour illustrer cela avec une petite anecdote personnelle, le 3 janvier 2026, j’ai demandé à GPT 5.2 de prendre les équations dans mon article du journal GLCE et de me dire si le code CCEM était fidèle à ce modèle. Le résultat est exceptionnel : GPT m’a trouvé toutes les petites différences d’implémentation et a été capable de me dire dans quelles situations ces différences auraient un impact sur les résultats de simulation (J’ai demandé la même chose à Opus 4.5 et Gemini3, mais sur cette tâche, GPT 5.2 était le plus bluffant), alors que les équations et le code sont écrits avec des niveaux d’abstraction complètement différents et que la réponse fournie nécessite d’avoir parfaitement compris les deux.

Je suis très motivé, en tant que DSI, pour comprendre quel va être l’impact sur le développement des systèmes logiciels, à la fois d’un point de vue technique, organisationnel et culturel. Je poste régulièrement sur LinkedIn le résultat de mes réflexions du moment (qui évoluent rapidement). Par exemple, au retour du TechRock Summit, j’ai écrit sur le devenir du software engineer dans un monde assisté par des agents, puis j’ai repris cette réflexion sur l’augmentation du niveau d’abstraction (du code engineering au context engineering) avec la montée du specification-driven-and-assisted-development. Aujourd’hui je vais prendre du recul par rapport à mon métier et m’intéresser aux changements plus profonds sur l’ensemble des activités, du point de vue de l’impact de l’IA sur le travail, l’éducation et la société. Je vais m’appuyer sur la lecture que j’ai faite fin 2025 de quatre ouvrages : « Ne faites plus d’études » de Laurent Alexandre et Olivier Babeau, « IA : Grand remplacement  ou complémentarité ? » de Luc Ferry,  « Ultra-Intelligence : Jusqu’où iront les IA ? » d’Aymeric Roucher et « Le désert de nous-mêmes » d’Eric Sadin. Ce billet fait donc écho à la fois au billet précédent, « Futur du travail, Agents Intelligents et Genchi Genbutsu », et à un travail plus ancien sur l’évolution du travail publié en 2016 sur frenchweb. Je vais m’appuyer sur ces quatre lectures pour partager quelques idées qui me semblent importantes et les utiliser pour revisiter mes positions sur le futur du travail.

Ce billet de blog est organisé comme suit. La section 2 porte sur quelques premières conséquences de l’arrivée ubiquitaire de l’intelligence artificielle cognitive. En s’appuyant sur le livre de Laurent Alexandre et Olivier Babeau, je vais observer les conséquences de cette banalisation de l’intelligence cognitive à la fois sur notre façon de travailler et d’apprendre. Je vais aussi aborder brièvement en quoi l’arrivée de cette IA cognitive (qui est devant nous) n’est la même chose que l’IA générale (au sens de substitution générale). La section 3 poursuit en évoquant l’impact de cette transformation sur le monde du travail, à la fois d’un point de vue culturel, organisationnel et économique. J’utiliserai ici le livre de Luc Ferry, qui a l’avantage de prendre du recul sur la question très ouverte et spéculative de la temporalité. Cela me permettra de proposer une évolution du modèle du « futur du travail » de 2016 sous une forme paramétrique, articulé autour de trois questions clés (des « key known unknowns » pour reprendre la terminologie CCEM). La dernière section s’intéresse alors aux implications à long terme de ces changements sur la société, nos valeurs et la perception que nous avons de nous-mêmes en tant qu’êtres humains. Je vais utiliser les livres d’Aymeric Roucher et d’Eric Sadin pour poser quelques questions difficiles, et fournir quelques clés de réflexions, plus que des éléments de réponse.

 

2.  L’intelligence cognitive devient-elle une commodité ?

La question de l’impact du futur de l’IA sur le travail et la société est complexe, pour des raisons multiples, à commencer par l’incertitude sur la vitesse de déploiement et l’étendue des nouvelles capacités. Je vais utiliser la même distinction que dans des billets précédents entre ACI, AGI et ASI :

  • L’Artificial Cognitive Intelligence (ACI) permet de faire le travail cognitif à notre place : elle menace plus ou moins nos emplois, mais ne remet pas en cause l’organisation de la société, car les humains sont plus que des automates cognitifs.

  • L’Artificial General Intelligence, est, comme son nom l’indique, une forme générale d’intelligence qui permet à un robot de remplacer n’importe quel humain. Son arrivée est plus controversée, mais les enjeux (cf. section suivante) sont plus importants puisque cette capacité de remplacement générale est de nature à remettre en cause les fondements de notre société.

  • L’Artificial Super Intelligence désigne un niveau de développement qui, d’une part, recouvre les précédents (penser, analyser et sentir à un niveau de performance supérieur à un humain)  et est, d’autre part, multiplié par un effet d’échelle qui fait que l’ASI représente « une intelligence supérieure à l’ensemble de l’humanité ». Son avènement est encore plus spéculatif et je ferai l’impasse sur ce point dans ce texte.

Je vais revenir sur cette distinction à la fin de cette section (cf. Figure 1) et donner plus de détail qui servira pour la suite de la discussion. Le sujet de cette première section se concentre sur l’intelligence cognitive. Le développement rapide de l’ACI est sous nos yeux, c’est donc la partie la moins spéculative de ce billet.

2.1  Que faut-il apprendre lorsque l’IA sait déjà ? 


Je commence par un court résumé du livre de Laurent Alexandre et Olivier Babeau, « Ne faites plus d’études – Apprendre autrement à l’ère de l’AI » parce qu’il parle précisément de capacité cognitive, et peu de robotisation. Notons tout de suite que malgré le titre provocateur, il ne s’agit pas de ne plus étudier, mais de repenser complètement la démarche éducative dans un monde où la connaissance est accessible, et de façon instantanée, avec ChatGPT et autres systèmes d’IA générative (SIAG) fondés sur, mais non réduits à, des LLMs. Comme pour les autres livres, je ne vous propose pas un résumé objectif, mais une sélection d’idées clés. Je vous recommande donc de lire le livre de Laurent Alexandre et Olivier Babeau pour puiser les choses qui vous intéresseront personnellement. Par exemple les huit principes fondateurs d’une nouvelle éduction cognitive (dont : droit à l’apprentissage personnalisé, portabilité de notre exo-cortex, droit à la pluralité des sources, droit à la confidentialité de l’apprentissage et droit à l’oubli) me semblent très intéressants. Dans le cadre de la réflexion globale posée dans l’introduction, voici les quatre points essentiels que je retiens de ma lecture :


(1) Le changement qui se dessine dans les années à venir est radical parce que l’intelligence cognitive va devenir une « commodité ». Je ne pense pas, contrairement à Dario Amodei, que nous ayons déjà des assistants « supérieurs à des PhD », mais cela va très certainement arriver rapidement. Les auteurs utilisent beaucoup le terme « cognitif », y compris de façon provocante (« immigration cognitive » pour jouer avec nos peurs) : « Ce que nous vivons avec l’Intelligence Artificielle n’est pas une innovation de plus. C’est l’effondrement d’un ordre ancien où l’intelligence humaine constituait le sommet de la pyramide. Un monde où penser, analyser, résoudre, écrivait le destin des individus et des nations ». La thèse est simple : nous avons fait des compétences cognitives un système de valeur, pour évaluer et organiser les individus, donc cette « commoditisation » est, à terme, un changement de civilisation : « Il est urgent que l’Europe comprenne l’enjeu. Nous vivons une triple révolution : économique, civilisationnelle, et même anthropologique ». Il s’agit d’un changement profond et progressif (contrairement aux déclarations fracassantes qui pleuvent en continu) : « L’erreur, c’était de croire que l’IA provoquerait un big bang. Qu’elle apparaîtrait comme un soleil aveuglant en pleine nuit. Non. Elle installe une lente glaciation cognitive. Elle rend obsolète en douceur ».  

(2) Les outils cognitifs, par leur utilisation répétée, changent la structure de notre cerveau et nos compétences. Ceci n’est pas nouveau, on l’a déjà dit au moment de l’arrivée du Web puis du mobile, mais c’est également le cas avec l’IA générative. On retrouve des idées et des auteurs connus des lecteurs de ce blog : « Dans son livre Qu’est-ce qu’Internet fait à nos cerveaux ? Nicholas Carr a montré que l’invention des liens hypertextes, censés permettre un enrichissement de l’expérience de lecture, en avait au contraire été le fossoyeur ». Je vous renvoie par exemple aux travaux de Stanislas Dehaene sur les neurones de la lecture. Il est déjà clair – lire par exemple « How AI impacts Skill Formation » - que l’utilisation d’assistants cognitifs va modifier nos capacités, et pose, comme tous les autres outils numériques, du smartphone à la recherche Google, des questions de coûts/bénéfices.

(3) L’intelligence artificielle cognitive est un amplificateur de talents et son déploiement massif risque d’augmenter les inégalités, car il faut de la discipline pour en tirer parti des avantages en évitant les risques. Les auteurs sont bien conscients des risques mentionnés plus haut : « C’est un résultat essentiel. L’IA est un amplificateur. Si vous êtes déjà fort, elle vous rend plus fort. Si vous êtes faible, elle vous rend dépendant. Et pire encore, elle vous affaiblit davantage ». On retrouve cette idée fondamentale de l’amplification dans le rapport DORA sur l’utilisation de l’assistance IA pour générer du code : « The State of AI-assisted Software Development report reveals AI’s primary role is as an amplifier, magnifying an organization’s existing strengths and weaknesses ».  Pour tirer parti de l’assistance de l’IA cognitive sans devenir dépendant et perdre ses propres capacités, il faut savoir s’observer, se connaître et se réguler : « Car ce n’est pas seulement une affaire de talent. C’est une question de discipline personnelle. De capacité à résister à l’économie de l’attention, qui s’est donné pour mission de vous rendre dépendant, passif, distrait, donc faible ». On trouve alors d’excellents conseils, dans le style direct des auteurs : « La vraie menace n’est pas seulement l’Intelligence Artificielle. C’est notre propre paresse. Ou plutôt l’économie de la paresse, que nous portons dans notre poche, sous forme d’appli et de notifications. L’IA ne nous rend pas idiots. Elle révèle à quel point nous sommes prêts à le devenir. Parce qu’elle nous soulage. Parce qu’elle pense à notre place ». Cette citation me rappelle les propos que mon père, Paul Caseau, m’a tenu de façon répétée au moment de mon adolescence : « on ne naît pas idiot, on le devient » (par paresse et facilité), autrement dit l’intelligence n’est pas une capacité mais une attitude.

(4) L’enseignement doit évoluer et s’adapter aux avantages et risques apportés par l’IA cognitive. Cette révolution de l’ubiquité des assistants cognitifs a forcément un impact majeur sur l’enseignement, surtout lorsqu’on la souligne avec la mise en garde du point précédent. Contrairement au titre provocateur, ce livre est bien un plaidoyer pour l’éduction, mais sous une forme nouvelle : « Loin de rendre inutile l’enseignement, l’IA lui donne l’occasion de se réinventer. Le professeur ne disparaît pas : il devient chef d’orchestre, accompagnateur et concepteur de parcours. Il libère son temps des tâches répétitives (corriger cent fois les mêmes fautes, réexpliquer les mêmes notions de base) pour se concentrer sur ce que la machine ne peut faire : motiver, guider, inspirer ». L’éducation est plus que jamais une nécessité, mais elle doit être continue, tenir compte des nouveaux outils et des nouveaux risques associés à ces outils : « Ce que nous voyons émerger, ce n’est pas une société postéducative. C’est une société hyper-éducative : un monde où chacun sera sommé de devenir l’architecte actif de sa propre cognition. Où l’enseignant ne dicte plus, mais accompagne. Où l’élève n’obéit plus, mais interagit et construit son parcours ». Un des impacts les plus spectaculaires des progrès de 2025 est que le meilleur compagnon pour utiliser des nouveaux outils est précisément l’IA elle-même. Il faut avoir fait l’expérience de demander à un outil X de nous aider à comprendre comment bien utiliser l’outil Y (dans mon cas, assistance de GPT 5.2 pour utiliser GitHub Copilot Agent). Comme l’écrivent les auteurs : « L’IA devient un partenaire d’étude, accessible, patient et capable de suivre l’élève individuellement. Le mode « étudier et apprendre » de ChatGPT préfigure une fonctionnalité qui sera bientôt disponible sur toutes les IA, tant elle répond à un besoin essentiel ». Leur livre contient beaucoup d’excellents conseils, apprenez l’Histoire, faites de la lecture de façon régulière : « Faites de l’heure de lecture l’équivalent de vos 10 000 pas par jour. Votre règle de vie. La lecture est comme le brossage de dents : une fois ne sert à rien. Les bénéfices n’apparaissent que dans la répétition ». Le monde qui vient avec l’IA exige une formation de nos esprits : « Face à l’IA, il faut mettre plus que jamais l’accent sur un socle solide de compétences : l’intuition, la curiosité, l’analyse critique et la capacité à relier des idées de façon nouvelle. L’IA peut proposer une pédagogie individualisée, tout en préservant la force de l’effort intellectuel et de la réflexion humaine ».

 

Les quatre points que je viens de citer en les atrophiant me semblent fondamentaux. J’ai par ailleurs quelques points de désaccord que je vais évoquer ici brièvement pour souligner que le premier intérêt de ce livre est de faire réfléchir. Le premier point est l’arrivée prochaine (et donc la possibilité, puis l’inévitabilité) des implants neuronaux de type Neuralink. Je pense que nous en sommes encore très loin, au-delà des utilisations thérapeutiques très prometteuses. On retrouve également un thème cher à Laurent Alexandre, l’allongement imminent de la durée de vie de façon spectaculaire (qu’il s’agisse de Dario Amodei qui prévoirait de doubler l’espérance de vie humaine d’ici 2037 ou une autre « annonce avec Demis Hassabis qui prévoiraient une longévité radicale, potentiellement au-delà des 150 ans »). J’ai écrit quelques articles sur le transhumanisme (on trouve même sur le Web certaines de mes conférences), et je vais faire l’impasse d’une réponse détaillée dans ce billet qui est déjà fort long. Disons que la complexité du vivant me rend plus que septique sur ces prévisions. Les auteurs évoquent l’article célèbre de James March sur « le modèle des poubelles », pour diminuer le rôle des réunions dans les entreprises : « Le cadre moyen d’aujourd’hui passe son temps sur des tableaux Excel, des présentations PowerPoint, des comptes rendus et des chaînes d’e-mails : exactement le genre d’activités que des agents intelligents savent automatiser en un clin d’œil. Il restera bien les réunions, mais en réalité elles étaient assez peu productives… ». Le sujet du rôle des réunions dépasse le thème de ce billet, mais je vous renvoie à un billet ancien, où je souligne que le terme de « garbage can » dans l’article de March n’est pas péjoratif … je pense au contraire que les réunions sont ce qui va subsister dans le monde du travail post-IA. Pour finir, il est dit plusieurs fois que « On n’est plus dans l’économie du code, mais dans celle de la collaboration avec l’intelligence. Et cela change tout : ce ne sont plus les meilleurs programmeurs qui dominent, mais ceux qui savent structurer une interaction complexe avec une IA capable d’inférer, de généraliser et de réagir ». Je pense, tout comme Grady Booch, que nous allons vivre une montée en abstraction dans les 10 ans, mais que programmer avec des prompts, des contextes, des spécifications et des architectures c’est toujours programmer. Mais je veux bien entendre que cette opinion est peut-être un plaidoyer pro domo.

 

2.2  Intelligence Artificielle Cognitive ou Générale ?


J’ai un point de désaccord plus profond sur la temporalité, sur lequel je reviendrai dans la section 4 : je suis prêt à envisager une forme très aboutie d’ACI en 2030, mais suis beaucoup plus sceptique sur l’arrivée de l’AGI, alors que les auteurs écrivent : « En 2030, l’intelligence ne sera plus une qualité biologique. Ce ne sera plus une compétence acquise, ni un capital humain. Ce sera une infrastructure. Un actif. Et elle ne sera plus humaine ». Je vous recommande l’écoute du podcast de Lex Friedman, « State of AI in 2026 », pour avoir un avis détaillé et crédible sur l’état de l’art et les obstacles qui restent à lever. Je vous recommande également d’écouter Demis Hassabis, par exemple dans cette interview de Hannah Fry. Au même moment où les meilleurs modèles résolvent des exercices très difficiles d’Olympiades de mathématiques, ces mêmes modèles font encore des erreurs « simples » sur des exercices de terminale. Dans cette autre interview de Demis Hassabis (un des experts en qui j’ai le plus confiance), je constate qu’il est doublement prudent : la forme d’AGI qu’il décrit est plus cognitive que comportementale, et il voit encore 5 à 10 ans, avec le besoin d’ajouter « two or three breakthroughs » pour arriver à cette intelligence complète. Il est d’ailleurs très intéressant de noter la mention explicite de besoin de « World Models ». Ce n’est pas forcément un modèle JEPA à la Yann Le Cun, mais je trouve qu’il y a une convergence autour des idées générales sur le besoin de World Models pour une forme d’intelligence capable de faire des hypothèses. Si vous écoutez Demis Hassabis, vous verrez qu’il déclare que « we should spend more time thinking about the ACI/AGI impact on society & economy evolution”. Je ne peux qu’être 100% d’accord et c’est d’ailleurs le thème de ce billet. Laurent Alexandre et Olivier Babeau citent, bien sûr, souvent Dario Amodei, mais on aura compris que même si j’ai une grande admiration pour le CEO d’Anthropic et que ses écrits et ses interviews sont une de mes sources d’inspiration, je pense que, es fonction, il amplifie les résultats spectaculaires que nous voyons aujourd’hui (cf. le débat évoqué plus haut sur le fait que nous aurions atteint le niveau « PhD » pour les assistants cognitifs d’aujourd’hui).

Je vais terminer cette section avec une figure qui donne un peu plus de substance à la distinction ACI / AGI / ASI proposée plus haut. La première flèche horizontale représente la progression rapide ACI avec quelques-unes des briques introduites progressivement ainsi que celles qui sont peut-être à inventer pour atteindre un niveau cognitif « égal à supérieur à tout expert humain ». La flèche verticale explore les progrès nécessaires pour disposer d’une intelligence situationnelle (et émotionnelle quand il s’agit de comprendre un environnement peuplé avec d’autres humains). Cette catégorisation des formes d’intelligence est fondamentalement fondée sur les capacités et les résultats. Je vais y revenir dans la section suivante, lorsque je vais parler du livre de Luc Ferry. Je me place du « côté pragmatique américain » décrit par Bertrand Meyer dans son article « Two Concepts of Intelligence » sur le blog de l’ACM. Sur les pas de Yann Le Cun, je pars du postulat qu’il faut déjà disposer d’une perception du monde et d’un « world model ». Ensuite j’identifie quatre capacités (le lecteur attentif reconnaîtra l’influence de Max Benett), auxquelles je donne des noms anthropomorphiques (par provocation), mais qui sont des capacités systémiques observables :

·   « Artificial Thinking » désigne la capacité d’une IA à gérer ses propres buts, et à construire ses propres stratégies d’exploration (y compris « contrefactuelles » en s’appuyant sur le modèle du monde – cf. « A Brief History of Intelligence »). L’utilisation du mot « thinking » s’oppose à « reckoning / deducing / reasoning » qui fait déjà partie du domaine ACI.

·   « Artificial Emotions » désigne la capacité de faire appel à des méta-heuristiques stockées et héritées d’une population de semblables (on va reconnaitre ici, super simplifiée, la théorie Darwinienne des émotions proposée par Michio Kaku dans une perspective d’un double apprentissage de l’individu et de l’espèce), affinées de façon progressive par l’évolution. Sans chercher un anthropomorphisme déplacé, le terme d’émotion fait référence au besoin de compléter le raisonnement par des méta-heuristiques pour décider (cf. Alain Damasio). Je ne résiste pas au plaisir de donner un exemple : l’émotion de la surprise est méta-heuristique qui pousse à mettre constamment à jour son world model, ce que je vois constamment avec mon petit-fils de 7 mois, une idée superbement expliquée par Michio Kaku.

·   « Artificial Conscience » désigne un ensemble de capacités qui émergent à partir de la réflexivité du modèle du monde (se voir dans son modèle), du système de valeurs (AT) et émotions (AE) qui se coconstruisent à partir des interactions avec le monde (réel). J’y reviens dans la section suivante, ce qui est important c’est de comprendre que le mot « artificiel » signifie « détaché de tout substrat de biologie et exprimé comme propriété réflexive d’un système complexe ».

·   « Artificial Freewill » désigne la capacité du système d’avoir accès à une source de variabilité indépendante de son environnement. Je suis conscient que cette vision d’informaticien (un nom pédant pour un générateur pseudo-aléatoire) est courte pour un philosophe, mais d’un point de vue systémique c’est cette propriété qui permet, en étant couplée à la mémoire, d’engendrer des classes supérieures de comportements adaptatifs face à des problèmes et situations complexes.

Ce qui est fondamental dans ces capacités est qu’elles s’évaluent de façon continue, et non pas binaire. Il ne s’agit pas de savoir sur une IA est (artificiellement) consciente ou pas, mais quel est son degré de conscience. Je ne ferai pas de commentaire aujourd’hui sur la dimension ASI, il y a déjà assez à faire dans ce billet pour comprendre ce qu’AGI peut produire.

 


Figure 1 :  ACI, AGI et ASI

 

J’ai pris connaissance récemment du TED Talk de Vinciane Beauchène sur « ACI vs AGI ». Même s’il s’agit d’une définition différente de ACI = Artificial Capable Intelligence, son propos n’est pas très différent de ce que je viens d’écrire (au sens où « ACI arrive, AGI est encore spéculatif »).  L’intérêt principal de la figure 1 est de permettre d’expliciter où nous sommes et ce qu’il nous reste à faire pour atteindre un niveau « AGI » véritablement transformationnel. Je ne vais pas donner mes prévisions aujourd’hui, d’abord parce que je n’ai pas beaucoup de légitimité pour le faire, mais surtout parce que mon objectif avec ces quatre revues de livre est de poser des bonnes questions, pas de proposer des réponses faciles.




3. Comment le marché du travail peut-il s’adapter ?

 

3.1 Une IA qui va nous remplacer dans la plupart de nos activités ?




Je vais maintenant aborder le livre de Luc Ferry, « IA : Grand remplacement ou complémentarité ? ». Ce livre couvre beaucoup des questions autour des transformations que l’IA peut produire, en prenant pour chaque question le soin de formuler et étayer les différentes réponses possibles, à la manière d’un débat virtuel, avant que Luc Ferry conclut avec son propre point de vue, quelques fois très tranché, souvent plus ouvert. Notons également que ce livre parle beaucoup de transhumanisme, sujet que l’auteur avait déjà abordé dans d’autres ouvrages. Je ne vais pas aborder ce sujet parce que ce billet est déjà beaucoup trop vaste tel quel, mais c’est évidemment un sujet essentiel qui fait écho aux propos de Laurent Alexandre. Je vous renvoie à mon article « l’étrange humanité du transhumanisme » et je vous partage ce propos dans lequel je me reconnais volontiers : « Le problème, c’est que « quitter nos enveloppes biologiques », il est inutile de se voiler la face, c’est bien les abandonner aux asticots de sorte que l’alternative mise en exergue n’est qu’un miroir aux alouettes – ce qui me conduisit à dire un jour à mon ami Laurent que le projet posthumaniste qui prétend offrir aux humains une immortalité anonyme, incorporelle et impersonnelle, une immortalité qui supposerait l’abandon de la chair et de la conscience personnelles pour se fondre dans une noosphère universelle dépourvue de conscience, est une définition, non du paradis, mais de l’enfer ». En me limitant aux sujets énoncés dans l’introduction de ce billet, je vais retenir cinq points essentiels du livre de Luc Ferry :



(1) Il faut penser à moyen-terme, car s’il y a beaucoup de divergence sur le futur proche, il y a un faisceau convergent sur le changement énorme qui arrive. C’est un point fondamental, de se dégager du débat sur le « quand », très divergent et spéculatif, et de se concentrer sur les conséquences possibles. Qu’il y ait un véritable AGI ou pas, en 2030 ou en 2040, une intelligence artificielle à l’égal de l’homme sur le plan cognitif va bouleverser le monde que nous connaissons : « je suis convaincu qu’il va falloir s’interroger sur le monde qui vient, non pas d’ici à deux ou trois ans, mais à vingt ou trente ans, un monde dans lequel il n’est pas certain qu’une grande partie du travail salarié tel que nous l’avons connu continuera d’exister ». Le point de départ du livre est la constatation, que je partage bien sûr, que les progrès de 2025 sont spectaculaires dans tous les domaines (et je vous renvoie au livre de Luc Ferry qui est bien documenté) et que les arguments des sceptiques, sur « ce que l’IA ne fera jamais », tombent les uns après les autres. Il ne s’agit pas de croire tout ce qui se raconte, mais de prendre un peu de recul pour se dire qu’à moyen terme, la révolution est irréversible : « Ne croyez surtout pas qu’en évoquant les performances de l’IA, je tombe dans une technophilie fanatique et aveugle. En vérité, c’est tout l’inverse. Simplement, j’essaie de détordre le bâton car je me méfie du réflexe de plus en plus dérisoire de ceux qui se rassurent en ironisant sans comprendre qu’on n’a affaire qu’aux prémices d’une révolution encore dans les limbes, mais qui va s’amplifier de manière exponentielle dans les années qui viennent ».

(2) Dans cette perspective ou l’IA et les robots associés savent tout faire, il faut envisager une nouvelle société basée sur une économie du travail radicalement différente. En se plaçant sur un horizon de temps plus long, la question de la place des robots humanoïdes devient évidente, au vu des progrès spectaculaires des dernières années. Dans un monde ou une IA puissante se trouve dans chaque robot, la question du « grand remplacement » (cf. le sous-titre) des travailleurs humains par des travailleurs artificiels se pose : « Alors, il n’est pas impossible qu’un monde nouveau apparaisse, celui de la fin du travail salarié pour un grand nombre de personnes sinon pour toutes, un monde des loisirs infinis où la question de l’occupation du temps, voire du sens de la vie, se posera en des termes inédits ». Le livre comporte une section assez longue qui examine la capacité de l’IA de demain à se substituer aux humains. L’auteur conclut, comme le rapport de McKinsey de 2012 sur lequel j’avais basé mon analyse de 2016, que ce sont les métiers d’interaction qui vont résister à la mécanisation : « Dans le monde qui vient, comme je l’ai suggéré de manière symbolique, l’infirmière survivra au généraliste et le généraliste au spécialiste. Le jardinier, le directeur d’hôtel ou de restaurant, le cuisinier, le psychologue, le serveur, le pâtissier, l’aide-soignant, la sage-femme et même, contrairement à ce que j’entends parfois dire à tort, le professeur de talent, celui qui charme ses élèves et les fait entrer dans un univers de connaissance qui ne les intéressait nullement a priori, survivront longtemps encore aux progrès de l’IA et même à ceux de la robotique intelligente. »

 

(3)  Dans ce nouveau monde contraint, la doctrine de la destruction créative risque de trouver ses limites – et le UBI (RUB en français) n’est pas la solution. On trouve chez Luc Ferry une idée clé que l’on va retrouver dans les deux livres suivants, celle que les limites planétaires (énergie fossile, matières première, eau), que nous touchons de façon visible au 21e siècle, vont invalider la théorie de la destruction créative de Schumpeter. Autrement dit, les emplois déplacés par l’automatisation et qui produisent une force de travail supplémentaire ne rencontrent pas forcément un nouveau terrain d’opportunités à explorer : « Oui, c’est certain, accordons-le aux optimistes, il y aura bien création de nouveaux métiers – data scientists, programmateurs, spécialistes des algorithmes, des cyberattaques, etc., etc. –, mais rien n’indique que les créations compenseront les destructions ».  Cette conviction conduit à se poser sérieusement la question de Pierre-Noel Giraud, comment organiser la société dans un cadre ou une partie de la force de travail est devenue « inutile » ? Luc Ferry aborde la piste du revenu universel basique, mais il n’y est pas favorable : « La deuxième solution, comme nous l’avons vu, est celle du RUB. Elle est défendue non seulement par les représentants d’une extrême gauche néomarxiste hostile au travail salarié sous toutes ses formes, mais aussi par la plupart des patrons des oligopoles californiens, convaincus qu’ils sont qu’il va falloir bientôt mettre 80 % des humains au RUB ». Très justement de mon point de vue, et dans la lignée des arguments de Giraud, il milite pour l’utilité universelle, c’est-à-dire la possibilité pour la société de s’organiser pour que chaque individu soit utile (ce qui ne signifie pas forcément salarié) : « Il faudra alors réfléchir aux moyens d’organiser la complémentarité IA-travail-créativité humaine partout où c’est possible. Peut-être faudrait-il aussi, une fois organisée cette complémentarité, réinventer un service civique pour les adultes qui permettrait de retrouver une utilité sociale et une insertion dans la vie commune ».

 

(4)  Luc Ferry ne croit pas à la possibilité d’une IA « forte » dotée d’une conscience et d’émotions. Pour comprendre ce point de vue, il faut souligner la position de l’auteur qui veut que la conscience et les émotions soient forcément associé au vivant : « Beaucoup de chercheurs en IA confondent ce qu’on appelle en anglais l’AGI (l’intelligence artificielle généraliste) et l’IA forte, c’est-à-dire une machine qui serait vraiment dotée de conscience et d’émotions comme les humains. C’est à mon sens une grave erreur. Il est désormais plus que probable qu’on ait dans la décennie qui vient des IA généralistes supérieures à nous dans quasiment tous les domaines de l’intelligence. Reste que ce seront encore des IA faibles, c’est-à-dire des machines dépourvues de conscience et d’émotions ». Il s’agit ici, sans jeux de mots, d’une définition forte des termes « émotion » et « conscience », puisque Luc Ferry admet ailleurs la notion d’émotions artificielles, qu’il voit même comme une technique permettant de produire une forme de créativité : « Ce qui se passera dans le futur, prophétise Miller, c’est l’incarnation des machines. Ce sont les cerveaux des robots qui apprendront en explorant des concepts de sens commun dans le monde réel. Les machines seront par exemple capables de nouer leurs lacets, mais aussi de développer un sens des émotions… Vous aurez alors des robots qui iront dehors et qui se diront : tiens ! c’est un beau coucher de soleil, je vais le peindre ! Ils seront même capables de juger de la valeur de leur art. Ils auront leur propre créativité, leur propre façon de penser… ». Luc Ferry analyse en détail la question de la créativité : « La question de savoir si l’IA peut être “créative” dépend de la façon dont on définit la créativité. Si la créativité nécessite la conscience, l’intention et l’émotion, alors l’IA actuelle ne serait pas considérée comme créative. Mais si la créativité est définie simplement comme la capacité de générer des idées ou des œuvres nouvelles et originales, alors on pourrait arguer que l’IA possède une forme de créativité ». Je ne suis pas d’accord sur cette hypothèse forte de la séparation entre le vivant biologique et les cyber systèmes complexes. Je suis plutôt inspiré par la pensée de Francisco Varela qui ouvre la voie à un vivant artificiel qui émergerait des interactions avec l’environnement, par autopoïèse, y compris avec l’émergence d’une conscience qui serait, en effet, plus qu’un calcul ou un traitement de l’information. Comme je l’ai dit dans la section précédente, le débat est très différent si conscience et émotions (artificielles) ne sont plus des propriétés atomiques, mais une échelle d’évaluation de comportement. J’ai beaucoup apprécié la lecture de ce livre, qui m’a permis de me poser des questions passionnantes, et d’arriver à la conclusion que la conscience artificielle est plus qu’un processus cognitif réflexif, elle suppose une forme d’incarnation, de sensori-motricité et d’autonomie organisationnelle.

 

(5) A court terme, un des problèmes sociétaux majeurs apportés par IA est la facilité d’influencer et de manipuler les opinions. C’est malheureusement une des externalités négatives les plus saillantes de l’IA, et le livre de Luc Ferry en propose une analyse soignée, sur les pas de Yoshua Bengio qui a déclaré : « À relativement court terme, ce qui m’inquiète le plus, a-t-il déclaré, c’est la capacité de ces systèmes à influencer les opinions […]. Des études, notamment celles de l’École polytechnique de Lausanne, commencent à comparer la capacité de persuasion des IA avec celles des humains et les deux sont déjà à des niveaux proches. On peut imaginer que ces systèmes deviennent bien meilleurs avec la pratique ». Les conséquences pratiques et les risques associés sont très importants et ils sont déjà devant nous : « L’IA peut désormais devenir, comme le souligne à juste titre le texte de la pétition de mars 2023, un formidable instrument de manipulation de l’opinion, en particulier au moment des élections, mais aussi de « surveillance et de contrôle » des citoyens ». Luc Ferry propose différentes mesures possibles pour lutter contre cette utilisation malicieuse de l’IA, et il insiste, à juste titre, sur la combinaison dangereuse de l’IA et des réseaux sociaux. Il en conclut, et je le rejoins, qu’il est temps de lever la possibilité d’anonymat à l’heure des « deep fakes » : « Il faut, troisième urgence à mes yeux, et c’est désormais une évidence, lever enfin l’anonymat sur les réseaux sociaux, ce qui peut se faire très aisément de deux façons, ou si l’on veut, en deux étapes : à l’entrée, au moment de l’inscription sur un site même très modérément payant (on donne alors sa carte de crédit comme on le fait par exemple sur Amazon Prime), ce qui permet de connaître immédiatement l’identité de l’auteur d’un post si une enquête de police est conduite à la suite d’un message illégal (raciste, antisémite, appel au meurtre, au viol, diffamation, etc.) ; ou bien, plus clairement encore, en obligeant les internautes à signer de leur nom et à assumer leurs propos, ce qui est tout de même un minimum dans tout débat démocratique ». Autrement dit, et d’un point de vue de technologue, le premier rempart contre l’imitation des IA génératives, c’est l’intensification de l’identification certifiée.

 

Tout comme pour le livre précédent, et même probablement plus souvent, j’ai quelques points de désaccord, mais je recommande la lecture de ce livre qui m’a profondément fait réfléchir. En premier, je pense que, comme le livre précédent, Luc Ferry surestime les possibilités de l’IA d’aujourd’hui, non pas qu’il exagère des succès bien réels, mais il sous-estime les faiblesses qui existent encore (il a un gros biais de sélection et on parle plus de ce qui est extraordinaire, par exemple avec Claude Code, de ce qui est médiocre, qui reste fréquent). Ceci dit, en vertu de la perspective « moyen terme », ce n’est pas très important, comme ne l’est pas non plus une vision quelque peu simpliste du fonctionnement des algorithmes RAG (retrieval augmented generation) et de ce qu’ils peuvent vraiment faire : « La RAG, une fois bien entraînée, peut donner au chef d’entreprise toutes sortes d’informations utiles, elle peut évaluer un projet, son coût, son utilité, ses retombées économiques, donner des précisions précieuses sur les innovations qui fleurissent dans son domaine, sur ce que font ses concurrents, des conseils de gestion, des idées de nouveaux produits, etc. ». Il cite Ivana Bartoletti qui, pour défendre la position qu’« il n’y a rien de magique là-dedans ce sont des mathématiques pures », propose une description des systèmes à base de LLM qui est simpliste et ne correspond pas à la réalité complexe d’un modèle comme GPT5.2 ou Opus 4.6 (écouter le podcast « State of AI 2026 » précité pour mieux comprendre toutes les composantes d’un tel système).

J’ai un point de désaccord plus profond vis-à-vis de la critique, juste mais facile, de l’humanisation des comportements et fonctionnements des IA. Il est vrai qu’humaniser le comportement des machines n’a pas de sens, mais c’est naturel : « Les humains ont tendance à voir de la conscience là où il n’y en a pas, ce qui relève de l’anthropomorphisme, et donc revient à se laisser berner … La tendance à humaniser le comportement des machines n’a pas de sens. On leur donne une conscience qu’elles n’ont pas. Et lorsqu’on s’égare sur cette pente, cela nous éloigne des vrais débats qu’il faut avoir sur les risques de l’IA ». Je pense, comme Mustafa Suleyman dans son essai « Seemingly Conscious AI is coming », que « AI is hacking our empathy circuits ». Je vous recommande son interview dans le podcast de Azeem Azar. En particulier, Mustafa Suleyman explique pourquoi la conscience est plus qu’une capacité réflexive de « world model », mais une expérience intimement liée à l’expérience de la douleur et de son interaction avec son système de valeur. Ce point n’est pas antagoniste avec ce qui est proposé dans le schéma 1, une fois postulée la conscience artificielle comme une propriété émergente autopoïétique.  Plus prosaïquement, dans la relation avec l’IA, une partie de la créativité, des émotions, du ressenti vient de ce que l’utilisateur humain « apporte » ou « projette ». Il faut en effet considérer le système humain+IA et ne pas éluder cet anthropomorphisme, « parce qu’il n’aurait pas de sens ». Je pense donc deux choses qui sont très différentes de la position de Luc Ferry : (1) les résonnances anthropomorphiques qui se produisent lorsque l’humain interagit avec l’IA font partie du sujet, et lorsqu’on analyse l’IA la réaction de l’utilisateur fait partie de l’expérience (« même si c’est un placébo ») (2) dans une vision très performative des capacités de l’IA, comme souligné par Bertrand Meyer, on peut se poser la question de l’utilité des émotions artificielles et consciences artificielles (Schéma 1) pour permettre une meilleure «intelligence comportementale » (fondée sur l’adaptation et la résolution de situations complexes). Et cette question est bien une question scientifique, puisque cette affirmation est falsifiable (en clin d’œil à Luc Ferry qui cite très justement Karl Popper). L’avenir dira si les intuitions du schéma 1 sont fondées ou non.

 

3.2 Une prospective paramétrique de l’impact de l’IA sur le monde du travail

Je vais reprendre la décomposition proposée dans mon billet de 2016 sur le futur du travail (pour les anglophiles, la traduction de 2019 est plus aboutie). Mais je me pose également 3 questions auxquelles je n’ai pas les réponses, dans une perspective de moyen terme, une fois plusieurs générations de progrès en IA établies, comme le suggère Luc Ferry :

·   Quel est le taux de remplacement des activités de production et de transaction ?  Il est clair, comme suggéré en 2012, que les activités de production se déplacent vers les robots et que les activités de transaction vers l’intelligence artificielle, mais à quel rythme ? Dans la figure qui suit, X représente le « taux de compression ». Par exemple, si vous pensez, comme Larry Ellison dans une keynote récente, qu’à la fin les entreprises fonctionneront avec le tiers des effectifs à iso-activité, X = 30%.

·   Quelle est la part des emplois d’interaction que nous acceptons de voir effectuer par des robots ? Ma position depuis 15 ans est qu’il faut la limiter par régulation politique (par exemple Y <= 20%) mais les pays qui font face à un effondrement démographique sont prêts à agir différemment.

·   Si l’on met en place un revenu universel (UBI), est-ce un désastre qui conduit à l’oisiveté, la dépression et la violence, ou la possibilité de permettre à des citoyens de vivre d’une activité à forte rentabilité sociale mais faible rentabilité économique ? Le paramètre Z de la Figure suivante représente la fraction des récipiendaires du UBI qui trouve cette utilité sociétale. Je n’ouvre pas ce débat ici, on aura compris que pour Luc Ferry, Z est très faible, alors qu’il est plus élevé pour moi.

Ces trois questions sont des « Key Known Unknowns » (dans la terminologie CCEM). Comme je ne connais pas la réponse, je représente ces réponses par trois paramètres X, Y, Z dans la figure suivante, qui reprend l’analyse de 2016 en prenant en compte ce qui vient d’être dit :

  • On part de la décomposition des activités en trois catégories : production, transaction interaction, selon l’’article de Susan Lund, James Manyika et Sree Ramaswamy, intitulé « Preparing for a new era of work » (Mc Kinsey Global Institute),
  • La prospective de 2016 se traduit par 3 sphères : le travail salarié dans des entreprises (organisé en réseau avec des plateformes et des micro-entreprises), les emplois non-délocalisables de service à la personne fondés sur les interactions, et la sphère des personnes sans emploi, qui est subdivisée selon l’utilité sociétale (assistés, UBI actif et « volontaires »).
  • Les politiques sont relativement impuissants face à la compétition mondiale qui gouverne la première sphère (X appartient aux entreprises), mais la deuxième sphère est constituée d’activités non délocalisables, donc sous un contrôle politique (en particulier le choix de Y est un choix de société). Le traitement de la troisième sphère est plus complexe, bien sûr, que ce qui est représenté et relève d’un narratif sociétal pour éviter la malédiction évoquée par Pierre-Noel Giraud dans son livre « L’homme inutile ».

 



Figure 2 : Un modèle paramétrique pour penser aux équilibres

 

Je n’ai pas le temps ici de trop détailler ce modèle. L’intérêt des trois sphères est de pouvoir se poser des questions sur les équilibres : avons-nous le bon ratio de personnes employées et/ou utiles pour que la société soit stable (je vous renvoie ici à l’excellent livre d’analyse prospective de Langdon Morris, « Hello Future ! »), est-ce que la sphère A produit assez de valeur pour couvrir B et C, est-ce qu’il y a une « classe moyenne » dans les sphères B et C pour représenter un marché diversifié (à l’opposé d’une division dystopique « A for A »), etc. On aura compris que je souhaite et espère qu’une forme de régulation laissera les métiers d’interaction aux humains. Je me rapproche ici de Laurent Alexandre et Olivier Babeau qui écrivent : « L’humain qui soigne un autre humain reste irremplaçable, même si l’IA l’assiste. On peut aussi associer les activités liées à la proximité humaine : les métiers de l’accueil, de l’hospitalité, de la médiation comme serveurs, concierges, animateurs, coachs, médiateurs culturels. On n’achète pas seulement une prestation, on partage une expérience humaine ». Ce schéma illustre aussi le débat que nous venons d’avoir autour de la destruction créative de Schumpeter (en vert) qui voudrait que plus X augmente, plus le terrain de jeu adressable augmente, tandis que « l’argument de la finitude des ressources » (en orange) invalide cette hypothèse pour ce qui concerne l’économie matérielle. En effet, le monde des opportunités immatérielles est probablement infini (autrement dit, nous allons continuer à construire du logiciel, une opinion partagée par Grady Booch et Steven Sinofsky (et c’est probablement pour cela qu’IBM veut augmenter ses embauches de juniors).  Notons pour terminer que cette figure n’est pas une prévision, c’est un générateur de modèles (en fonction des 3 paramètres). On peut par exemple, si l’on pense qu’on va généraliser, comme les Chinois, les robots d’interaction, cela conduit à se poser la question du nombre résultant d’actifs, et, par conséquent la question de la stabilité de la société (cf. Morris ou Giraud). Pour sourire, je vous livre ici un ajout proposé par GPT (c’est le seul, le reste est ma propre prose) : « Le schéma paramétrique esquissé dans ce texte n’est pas un simple outil pédagogique. Il constitue, à mes yeux, un point d’entrée plus fécond que les débats binaires sur “remplacement ou complémentarité”. En remplaçant les prophéties par des paramètres ajustables, il permet d’explorer des scénarios cohérents et d’identifier les leviers réellement politiques. Je reviendrai prochainement sur ce cadre d’analyse, qui mérite un développement à part entière. »



4. Un nouveau modèle de société dystopique à l’horizon ?

Dans cette dernière section, je vais approfondir les questions que pose les hypothèses abordées dans le livre de Luc Ferry, à savoir l’avènement d’une IA générale capable de faire quasiment tout ce que nous faisons et d’être implantée dans des robots.


4.1 Un nouveau modèle sociétal de partage de valeur ?


Je vais commencer en vous parlant du livre de Aymeric Roucher, « Ultra-Intelligence : Jusqu’où iront les IA ? ». Aymeric Roucher est un jeune informaticien, avec une véritable expérience concrète de l’IA moderne et des LLMs, passé par la startup Hugging Face. L’introduction de son livre, qui retrace dans les grandes lignes l’arrivée de l’IA générative, est un très bel exemple de vulgarisation. J’apprécie également son point de vue mesuré, par exemple : « Gardons donc à l’esprit que le monde de l’IA est vaste ; dans une boîte à outils d’ingénieur, les LLM sont loin d’être la solution à tous les problèmes ». Je vais faire un résumé bref de quatre idées clés que je voudrais ajouter au débat précédent :
Ainsi, pour subvenir au besoin de tous ces citoyens privés de subsistance, il nous semble incontournable d’établir un revenu universel, fraction d’un PIB national désormais créé par les machines ».  Il s’agit pour lui d’une « deuxième voie » à opposer à une approche cherchant à protéger les activités non délocalisables par une taxe sur l’IA (on retrouve ici l’analyse de la Figure 2).

(1) L’approche agentique décuple les progrès qu’apporte l’IA générative.  Je n’y reviens pas parce que je l’ai détaillé dans mon billet précédent, mais je partage ce point de vue. Aymeric Roucher n’a pas un point de vue neutre, puisque sa nouvelle aventure entrepreneuriale suit sa conviction sur la puissance de l’approche agentique, mais il parle avec une vraie expérience. Il s’appuie sur l’approche popularisée par METR, qui mesure la puissance des agents au temps qu’il faudrait à un humain pour effectuer la tâche d’un agent : « Pour mesurer la puissance d’un modèle d’IA, nous proposons une mesure à la fois plus simple et directement liée à une utilité réelle : l’horizon d’autonomie d’un agent construit sur ce modèle, à savoir la durée des tâches que l’agent serait capable de résoudre en autonomie avec une performance satisfaisante ».  Il faut se rappeler que les graphes de METR considèrent des tâches accomplies à 50% ou 80% de succès, ce qui est pertinent dans des cas d’agents placés dans des boucles de contrôle, mais moins pour des futurs agents autonomes. Cela n’empêche pas Aymeric Roucher de faire des prévisions (très) optimistes : « En conséquence, dès 2026, nous saurons développer des assistants agentiques d’une autonomie de l’ordre de l’heure, et selon le même mécanisme que dans notre exemple de l’employé achetant des chaises, l’emploi de ces assistants permettra de doubler notre productivité pour des tâches du domaine numérique ». Et pour Aymeric Roucher, il ne fait pas de doute sur le fait que les progrès en automatisation se traduisent en réduction du nombre d’emplois touchés par cette automatisation : « En définitive, à demande constante, doubler la productivité de chaque employé reviendra donc à supprimer la moitié des emplois. Automatisation ou augmentation de productivité aboutissent au même résultat ».

 

(2) : Comme Luc Ferry, Aymeric Roucher considère le moyen terme avec une très forte probabilité de révolution, c’est-à-dire de transformation très profonde. Il ne s’agit pas d’une certitude, mais d’une forte probabilité qui appelle à un « pari Pascalien » : « Peut-être que l’IA s’arrêtera quelques marches au-dessus de sa forme actuelle, déjà très utile mais pas radicalement transformatrice, et que notre réflexion sera vaine. Mais si elle continue de progresser, elle transformera l’humanité de manière vertigineuse. Nous allons donc nous placer, pour toute la suite de ce livre, dans le monde qui semble être le nôtre depuis des années, le monde où les lois d’échelle continuent de tenir ». L’auteur examine alors les conséquences possibles de cette révolution technologique probable : « Dans ces chapitres, nous explorerons les changements que cela implique, selon plusieurs axes, à l’horizon d’une dizaine d’années. Soyez bien conscients en lisant ces pages que tout en voulant donner une analyse dépassionnée, je redoute beaucoup de ces changements que j’annonce. Mais je pense qu’il est de notre devoir de les aborder de front ». On retrouve ici le fil rouge des quatre livres : le quand et comment de cette révolution IA n’est pas encore clair, mais il est temps de réfléchir aux conséquences, dont certaines sont clairement inquiétantes. On retrouve dans les propos d’Aymeric Roucher l’idée que si le travail va être redistribué aux robots et à l’IA (y compris dans les robots), les limites physiques de la planète poussent à remettre en doute la destruction créative de Schumpeter : « La question est donc ouverte : l’économie mondiale pourra-t-elle croître plus encore que la part de travail allouée aux IA ? … Notons d’abord que la croissance mondiale se produisant sur une planète aux ressources physiques finies – l’espace, l’énergie et les matériaux –, elle finira par être ralentie par ces limites physiques : les arbres ne montent pas jusqu’au ciel ». Cela conduit à se poser la question « L’économie mondiale pourra-t-elle croître plus encore que la part de travail allouée aux IA ? ». Aymeric Roucher est proche de Pierre Col dans son billet récent « Jusqu’où ira l’IA, et pour quel impact sur l’emploi ?».

 

(3) En conséquence, la transformation profonde du travail va s’accompagner d’une forme de revenu universel. Sans surprise, les convictions d’Aymeric Roucher sur la question précédente le conduisent à envisager la mise en place d’un revenu universel, sur lequel son opinion est plus positive que celle de Luc Ferry : « Envisageons alors une deuxième voie. Quand un employé ne peut plus vendre ni ses bras ni son cerveau, que lui reste-t-il à proposer ? Il lui reste encore d’être un homme. Les travailleurs se déplaceraient donc vers d’autres secteurs où le travail manque encore, tous ceux du social où un sourire, une pression de main humaine sont irremplaçables, tous ceux du politique et de l’associatif où est engagée la question de la responsabilité, ceux du spectacle, de la danse, de la musique, où la performance humaine continuera de couper le souffle et de faire scintiller les yeux du public.

(4) Il est temps de tenir compte du rapport Draghi pour corriger les fortes contraintes qui pèsent sur la compétitivité de l’Europe. Aymeric Roucher constate que l’Europe, face à cette explosion technologique, se distingue en premier lieu des autres pays par son aversion au risque : « Comparé aux marchés chinois ou américain, le marché européen est limité du côté de l’investissement par son aversion au risque, et du côté de la demande par un moindre appétit pour les hautes technologies, et de l’IA en particulier ». L’académie des technologies avait fait le même constant dans son rapport de 2018. Le livre donne le point de vue fort intéressant d’un acteur du domaine, et explique en quoi les exigences Européennes sont complexes : « Les contraintes réglementaires rendent coûteuse l’arrivée sur le marché, comme le montre l’exemple du RGPD. Selon le rapport sur la compétitivité rendu par Mario Draghi à la Commission européenne, il coûterait 500 000 euros aux petites entreprises, et jusqu’à 10 millions aux plus grandes ». Les contraintes règlementaires sur l’IA font que les entreprises « doivent détailler publiquement l’architecture et le nombre de paramètres de leur modèle, ainsi que le détail des données utilisées pour l’entraînement – obligation confirmée par le Code de pratique publié en juillet 2025. Ces informations hautement confidentielles constituent le cœur de la propriété intellectuelle des producteurs de modèles d’IA ; il faut donc s’attendre soit à ce que les entreprises fassent des acrobaties de langage pour ne rien dévoiler, auquel cas cette publication sera inutile, soit qu’elles évitent de publier leurs modèles avancés en Europe, auquel cas la loi sera contre-productive ». Je vous laisserai lire les commentaires assez savoureux de l’auteur sur les compétences des cabinets de conseil des politiques. Je vais ajouter ici une citation de Nicolas Bouzou, fournie par Alexandre et Babeau : « Quand on regardera avec quelques décennies de recul la période actuelle, ce qui restera, ce sont les extraordinaires avancées de l’innovation et la capacité des pays à en faire des opportunités de prospérité. C’est bien la façon dont on regarde aujourd’hui la Renaissance, la révolution industrielle ou la Belle Époque. C’est pourquoi la priorité politique d’un pays comme la France devrait être d’investir dans l’énergie, le capital humain, et les infrastructures afin de placer notre nation dans une position favorable dans ce contexte. Nous avions su le faire à la fin du XIXe siècle, la France étant leader de l’automobile, de l’aéronautique et du cinéma. Aujourd’hui, nous sommes largués ».

 

4.2 Un nouveau modèle qui menace les valeurs partagées de l’humanité ?

 

Je vais maintenant aborder un livre, « Le désert de nous-mêmes – Le tournant intellectuel et créatif de l’intelligence artificielle », qui est différent puisque son auteur, Eric Sadin, s’est fait une spécialité de dénoncer les risques existentiels de l’IA générative. Je vais parler du livre d’Eric Sadin après l’avoir (longuement) écouté dans son interview sur Thinkerview. J’ai choisi le livre car j’ai plus de facilité à étudier et critiquer un écrit. Même si, sans surprise, je ne partage pas bon nombre d’analyse et d’arguments d’Eric Sadin, je trouve son livre très intéressant car il pose les bonnes questions et il est relativement (je vais y revenir) juste dans sa caractérisation technique, contrairement à « Un taylorisme augmenté » de Juan Sebastien Carbonell qui, de mon point de vue, relève plus du pamphlet. Sa vision des systèmes d’IA générative est néanmoins à la fois simpliste et datée : « A la suite d’une requête formulée (un prompt), un éventail de termes seront mis en rapport en fonction de la plus grande occurrence statistique de proximité sémantique répertoriée, pour ensuite succéder entre eux selon la même règle ». Cette définition s’appliquerait à des systèmes de recherche sémantique basée sur LSI (Latent Semantic Indexing) telle qu’on la pratiquait à Bellcore en 1990, à l’époque de mon ami Tom Landauer. Mais en vertu de l’argument de Luc Ferry évoqué plus haut, ce qui compte réellement c’est la tendance à moyen terme, plus que le diagnostic court terme. Je vais mettre en avant cinq idées essentielles du livre, toujours selon la problématique retenue dans ce billet :

 

(1) La première idée que je retiens est que le numérique nous enrichit et nous limite « en même temps » : Eric Sadin parle d’augmentation mutilante. Ce terme d’« augmentation mutilante » est un joli oxymore, très juste, et qui pose bien le problème : « l’heure est venue de constater que la fréquentation continue de nos compagnons numériques induit un déséquilibre psychique et existentiel ». Ce que nous gagnons peut aussi nous appauvrir en termes de savoirs et savoir-faire. Eric Sadin a recours à la même métaphore de la « protection des espèces » que j’employais en 2009 dans le billet « biodiversité et compétences » : « On évoque souvent l’extinction d’espèces animale ou végétales en raison de nos modes de vie. Dorénavant, doit être autant envisagée la disparition de certaines – et précieuses – espèces de compétences »

 

(2) Les forces naturelles de l’économie vont conduire à faire rentrer l’IA en excluant l’homme. Eric Sadin propose une analyse semblable à celle présentée plus haut d’Aymeric Roucher, fondée sur la logique économique vue comme un rapport de force : « Car, c’est omettre la dynamique qui, depuis deux siècles, n’a eu de cesse de s’imposer, à savoir que l’humain représente une simple variable d’ajustement au regard des gains de productivité et de coûts que peut venir offrir un appareil technologique ». En conséquence, les progrès spectaculaires de la capacité de l’IA et des robots à faire notre travail pose la question de la société de demain, « c’est-à-dire d’un monde duquel l’humain sera majoritairement, et d’une manière grandissante, exclu de la marche des choses ». Je vous laisserai lire le livre pour constater que si l’automatisation des tâches manuelles lui semble une bonne chose, l’automatisation des « professions à hautes compétences cognitives » lui semble être un véritable scandale 😊 Eric Sadin arrive naturellement à la question posée il y a 10 ans par Pierre-Noel Giraud : « Et alors, c’est la question de la pérennité de ce que c’est qu’être un homme et ce, depuis la nuit des temps, qui se poser à l’heure de l’inutilité de faire appel à tant de nos aptitudes ». Eric Sadin exprime aussi, avec beaucoup de pertinence, la forte probabilité que le 21e siècle soit celui de la fin du « modèle de la destruction créatrice » comme nous l’avons vu dans la section précédente : « bientôt, d’ici le début de la prochaine décennie, sera criant à nos yeux : nous vivons actuellement la fin effective du dogme schumpétérien ayant prévalu depuis près d’un siècle ».  Comme Eric Sadin affirme, un peu vite à mon goût, qu’il n’existe pas de secteur quaternaire de l’économie, il suffit de regarder la Figure 2 pour comprendre qu’il reste alors peu de place pour les activités humaines.    


(3)  Même si elle apporte de la valeur dans la conduite des activités humaines, l’IA pousse naturellement à un monde désincarné, complexe et éloigné du terrain. Cette part critique du livre est très intéressante. Il part d’une formule de Lacan, « le réel est ce à quoi on se cogne », et lui oppose la « raison instrumentale » de l’IA, qui cherche à faire prévaloir des modes d’organisations ne laissant place qu’à sa seule vision fonctionnaliste du monde. On retrouve ici le risque de confondre la carte et le territoire, de vivre dans un monde abstrait de modèles que l’IA a fait advenir. Eric Sadin cite Giorgio Colli, « la faiblesse du monde moderne vient d’une hypertrophie de la pensée abstraite », et voit une dérive naturelle à ignorer ce réel « auquel on se cogne » au profit d’une abstraction théorique : « Et c’est là que l’IA est venue donner une toute autre mesure à ces ambitions, vu qu’elle permet non-seulement de contourner le réel, mais d’en faire advenir un autre – celui-ci entièrement soumis à notre loi ». Au contraire, en réponse à l’idée que l’IA libère du temps pour des tâches plus nobles, Eric Sadin explique, et je suis d’accord avec lui, que les tâches de préparation sont nobles : « autant d’actions qui, toutes, même si fastidieuses, revêtent une importance et auront permis de faire mûrir un processus avant de lui donner une forme aboutie ». Il aurait pu ici faire référence au « Festina lente » de Nassim Taleb. A la suite de Hannah Harendt qui écrit, « Plus la vie publique a tendance à se bureaucratiser, plus s’accroît la tentation du recours à la violence », Eric Sadin remarque que le développement de l’automatisation augmente mécaniquement la fragilité (une fois de plus, on retrouve des idées de Nassim Taleb) et l’injustice. Sur cette idée fondamentale que l’automatisation couplée à la complexité produit de la fragilité, on pourrait citer ici Olivier Hamant et son livre, « La troisième voie du vivant ».

 

(4)  Le numérique en général, et l’IA en particulier, nous conduisent, en conséquence de ce monde désincarné, à réduire notre intérêt et considération pour autrui. C’est un point fondamental, qui dépasse d’ailleurs la question de l’IA et le thème de ce billet, celui de l’effondrement du collectif dans nos systèmes de valeur et l’hypertrophie de l’individualisme. On pourrait ici convoquer Michel Maffesoli et ses propos fondateurs sur la crise des « méta-narratifs », qui se transforme en une dérive des valeurs et une dérive de la culture, puisque le collectif se nourrit de récits communs. Ce qui est intéressant, et c’est le point d’Eric Sadin, c’est que ces problèmes sont exacerbés par l’arrivée de l’IA : « Ce qu’aura engendré l’individualisme débridé et généralisé à partir du tournant des années 80 et qui, deux décennies plus tard, s’est vu démultiplié par l’usage des technologies numériques, et ce, de façon indéfiniment croissante jusqu’à nos jours, c’est un monde où les êtres en sont aujourd’hui arrivés à continuellement tout ramener à eux ». Eric Sadin prend le développement de Netflix comme un exemple de la résonnance entre individualisme et numérique : « Ce n’est pas que la fréquentation de Netflix, ou d’autres plateformes, empêche d’aller au cinéma, ou de fréquenter les lieux culturels … mais que dans la vie ordinaire, mais aussi dans le champ de la culture, s’impose le principe selon lequel seul le contentement des individus prévaut ».  Eric Sadin développe alors cette idée fort puissante que les outils numérique et l’IA ont la fâcheuse conséquence de nous faire « oublier autrui ». Alors que la reconnaissance de l’autre est une fondation indispensable pour une société harmonieuse : « Selon les âges, au cours de nos vies et du quotidien, nous avons besoin, à l’origine, de nos parents, puis d’un enseignant, d’un médecin, d’un maraicher, d’un boulanger, d’un plombier … bref, cette liste pourrait ne jamais finir tellement sont foisonnantes les qualifications desquelles nous dépendons ».

(5) La première activité qui est impactée et à risque par l’arrivée de l’IA cognitive est l’éducation, en tant que lieu de la transmission, non seulement de savoir, mais aussi de valeurs. On va retrouver ici une partie des idées proposées dans la Section 2. Il pose la question légitime de la satisfaction d’un enseignant qui se voit en compétition avec l’IA générative pour dispenser des savoirs. Contrairement au livre de Laurent Alexandre et Olivier Babeau, le ton est sombre et il s’agit plus de poser un diagnostic que de proposer des alternatives. Eric Sadin critique les plateformes d’éducation hybride et le principe d’une éducation trop personnalisée / utilitariste qui serait pilotée « par la tech », par ce qu’elle conduirait à un savoir fragmenté et trop spécialisé – « à trop adapter le contenu on réduit le rôle de développement de l’apprentissage ». Ce ton sombre s’exprime dans la critique qu’il fait de la posture de Marie-Françoise Saudraix qui compare l’adaptation à ChatGPT à Wikipedia. E. Sadin la fustige : « des propos marqués par une telle irresponsabilité et une telle naïveté laissent sans voix ». La critique est brutale, mais la justification est faible : « comme si les IA génératives s’inscrivent dans la continuité logique de ces technologies, alors qu’elles procèdent d’un franchissement de seuil, dans la mesure où elles ne prodiguent pas seulement de l’information, mais sont productrices de langage ».

 

Comme je l’ai fait dans les sections précédentes, je vais brièvement évoquer quelques points de désaccord. Premièrement, il y a une « dramatisation » de l’arrivée de GPT 3.5, qui ignore ce qui avait été fait avant et tout ce qui a été fait depuis. Pour lui, « il n’aurait jamais fallu accepter GPT 3.5 », sans que cette « acceptation » soit clairement définie. Cette notion de refus catégorique – « C’est ce que nous aurions dû faire dès les premiers jours du lancement de ChatGPT, avant tout pour sauvegarder la vitalité d’esprit et l’autonomie de nos enfants – autant que les nôtres » - ignore la complexité des enjeux et rapports de pouvoir. Elle élimine aussi d’un revers de main l’idée que l’IA générative puisse être utile, au vu du risque existentiel. Là où le livre propose un débat intéressant et argumenté sur les dangers associés à l’utilisation de l’IA comme « copilote », le thème cœur du livre, que l’utilisation de l’IA est une trahison de l’humanité, est en fait peu argumenté, autrement que par des invectives : « Oui ! une certaine sphère intellectuelle en est arrivée à un tel niveau de crédulité, à se figurer pertinent d’explorer des chemins de pensés en s’appuyant des technologies produites par la pointe avancée du techno libéralisme ».  Il y a aussi des incohérences ironiques puisqu’on oscille entre les affirmations que l’IA générative est un répéteur de trivialités commune et le fait qu’elle nous prépare un monde sans Dante, Shakespeare et autres génies littéraires. Le livre se termine avec l’idée que l’IA est un fondamentalisme - une idée discutable mais que je trouve intéressante à lire - qui s’appuie sur 5 piliers : l’approbation coupable par les politique, l’obsession du monde de la tech à agrandir son pouvoir, les économistes qui cherchent la croissance partout et à tout prix, une population d’intellectuels et juristes qui vivent de la couche d’abstraction qu’ils créent et, bien sûr, la presse qui joue le rôle d’amplificateur de sensationnalisme « sans comprendre et se poser les questions de fond ». A l’inverse, la position d’Eric Sadin sur le fait que l’idée de régulation est un « leurre mortifère » me semble simpliste. Pour lui, l’idée que la régulation peut tempérer certains des problèmes évoqués dans ce billet est absurde : « Il n’existe pas d’équivalent d’une perception collective atteignant un tel niveau de croyance alors qu’elle a faux du tout au tout ». Le raisonnement final est simple : les risques sont existentiels, il n’est pas acceptable de parler de bénéfices face à de tels risque, la prévention des risques est impossible, seule la précaution radicale consistant à l’abandon de l’usage de l’IA générative est indiquée. Je pense au contraire que la régulation a un rôle à jouer, que le débat risques/bénéfices est important, que l’analyse politique des acteurs et des rapports de force est essentielle (un point commun avec Eric Sadin) mais que l’immobilisme n’est pas une option (disons que, dans une perspective de théorie des jeux, ce n’est vraiment pas un équilibre de Nash, et que l’immobilisme des uns pousserait les autres à en tirer un avantage).


5.    Conclusion

Avant de conclure, je vais partager une autre anecdote. Menant de multiples projets en parallèle, j’étais en retard pour écrire ce billet parce que j’avais mis plus de temps que prévu à porter le nouveau modèle CCEM v8 sur mon site Web (via génération de Javascript par CLAIRE). Maintenant que GPT 5.2 peut me certifier que mon code est conforme à mon modèle mathématique, je suis assez pressé de faire cette publication. Mais mes petites vacances n’ont pas suffi et le nouveau simulateur Web ne tournait pas. J’ai simplement confié à Claude Code le soin de me réparer tout cela, ce qu’il a fait très rapidement en corrigeant directement mon code, ce qui m’a permis de me remettre à mon texte. Tout cela pour dire que je suis conscient de vivre un moment d’accélération exceptionnel.

Cela étant dit, voici les points principaux qui illustrent où j’en suis aujourd’hui dans ma réflexion :

  • Les questions soulevées dans ce billet sont complexes. Je n’ai pas de vision claire à partager, les livres que j’ai cités non plus, mais ce sont des excellentes lectures pour vous aider à réfléchir.

  • Après ces lectures, il me semble clair que la commoditisation de l’intelligence cognitive est en marche et cela va changer considérablement les rapports de force et les équilibres entre capital et travail, entre compétence et puissance.

  • Le texte de Matt Shumer, « Something big is happening”, que j’ai signalé en introduction se conclut par une série de recommandations pratiques, des conséquences à tirer de la possible révolution qui vient. Je vous conseille de les lire.

  • Sur la venue d’une AGI et les transformations que cela pourrait apporter : je n’en sais rien, mais cela mérite d’y réfléchir comme le souligne Demis Hassabis. Je vous ai partagé les deux schémas des figures 1 et 2, non pas parce qu’ils éclairent la date possible d’émergence, mais parce qu’ils permettent de construire et discuter des scénarios.